Des Yankees pro-patriotes en Estrie

En Estrie en 1837 on retrouve surtout, au sud, des Américains arrivés peu avant la Guerre de 1812 et, au nord, des Britanniques débarqués à Québec depuis 1815. Dans tous les cas on sera donc surpris de constater l’étonnante vigueur du mouvement patriote dans une région alors peuplée à 90% d’anglophones. Les débats politiques sont cependant très vifs, surtout à l’occasion des échanges vitrioliques entre James Moir Ferres, éditeur conservateur et raciste du Missiskoui Standard, et Elkanah Phelps qui défend dans les pages du Township Reformer le point de vue libéral et patriote.
 

La mobilisation réformiste vient moins d’un élan d’enthousiasme pour les 92 Résolutions que du profond mécontentement envers le système de gestion des terres de la Couronne. En 1833, la Grande-Bretagne confie entièrement la colonisation de l’Estrie à l’entreprise privée. En plus de bénéficier d’un monopole et de systématiquement exclure les franco-catholiques, la British American Land Company (BALC) escroque les colons anglophones et ne leur offre aucun service. Cet enjeu attire notamment l’orbite patriote des Yankees ayant grandi dans les institutions républicaines et donc pas très portés sur le serment d’allégeance à sa Gracieuse Majesté. Les manifestations patriotes sont donc la plupart organisées dans des hameaux peuplés d’Américains de fraîche extraction, le long d’un axe passant par Stanbridge, Dunham, Beebe Plain, Stanstead et Barnston. Ils affrontent les loyalistes, établis auparavant le long de la frontière, de Philipsburg à Georgeville en passant par Frelighsburg.
 

C’est d’abord pour dénoncer la BALC que 500 à 600 colons se réunissent au Doolittle’s Inn de Barnston le 7 janvier 1834. La semaine suivante, les réformistes sont à pied d’œuvre pour faire obstruction à une assemblée loyale à la taverne d’Alexander Osgood de Charleston, au point d’en prendre le contrôle, selon The Vindicator. Le même jeu se répète à Frelighsburg, le 9 février 1835, quand les loyaux réunis à l’hôtel Parker Cross doivent contremander l’assemblée sous les huées de leurs adversaires.
 

Des loyaux tentent à leur tour de s’interposer, le 16 juillet suivant, lors d’une assemblée pro-patriotes à Dunham Flat qui débute à l’hôtel de Levi Stephen, puis se poursuit devant 800 à 1000 personnes sur le parvis de la chapelle protestante. On y dénonce la politique coloniale de la Grande-Bretagne en général et le monopole de la BALC en particulier. On évoque aussi le boycottage des produits britanniques afin d’encourager la contrebande où les « Townships Reformers » ont gardé de nombreux liens. On forme enfin la Missiskoui Reform Association qui se réunira à de nombreuses reprises jusqu’en 1837. L’assemblée se termine par un banquet réunissant une centaine de convives.
 

Les élections d’octobre 1834 avaient offert aux Patriotes des victoires inespérées dans les comtés de Missisquoi et Stanstead. Dans Stanstead les deux candidats patriotes, Marcus Child et Ebenezer Peck, sont élus par 449 voix contre seulement 166 pour leurs adversaires loyaux. Les réformistes célèbrent en grande pompe leur double victoire par un banquet le 25 janvier 1835 à l’hôtel Brooks de Stanstead. Sont alors attablés pas moins de 200 convives, dont plusieurs invités du Vermont et du New Hampshire. Les plus éminents Patriotes n’ont pas voulu manquer un tel rendez-vous. À 300 kilomètres de Montréal, on retrouve réunis Louis-Joseph Papineau, Denis-Benjamin Viger, Charles-Ovide Perrault, Édouard Rodier et Edmund Bailey O’Callaghan. Organisé dans le but de réunir les réformistes de toutes origines, l’événement marque l’apogée dans le mouvement patriote de l’influence démocratique et républicaine des yeomen d’origine américaine.
 

Toujours portés par l’enthousiasme, les réformistes de Missisquoi s’assemblent à leur tour le 16 février suivant à l’hôtel de Chandler de Stanbridge Upper Mills sous la présidence d’Ebenezer Phelps. Y assistent encore là des Vermontois et d’éminents Montréalais : Thomas Storrow Brown, John Donegani, Augustin-Norbert Morin et à nouveau Edmund Bailey O’Callaghan. Un tel effort traduit le vif désir du Parti patriote de s’implanter dans cette région peuplée d’Américains susceptibles d’appuyer ses idées républicaines.
 

La grande assemblée de Stanbridge le 4 juillet 1837 réunit près de 1000 sympathisants qui votent des résolutions favorables à l’implantation d’institutions américaines au Canada. Tenue délibérément le jour anniversaire de l’Indépendance des États-Unis, l’assemblée accueille encore de nombreux Américains. On y dénonce la conduite du gouverneur Gosford, réitère son appui aux députés réformistes et encourage le boycott des produits britanniques et la contrebande avec les États-Unis. On adopte ensuite quinze résolutions, dont l’une pose « les habitants de cette province comme un seul peuple », pourfend « tous préjugés d’origine » et n’exige « rien de plus que notre juste part, conformément aux principes démocratiques de droits égaux ». En fin d’assemblée, le climat est tel qu’on brûle publiquement le drapeau britannique Union Jack.
 

Avec Marcus Child et Ephraim Knight, Elkanah Phelps est le principal appui aux Patriotes en Estrie, en particulier à titre d’éditeur du Township Reformer, un journal qui défend les droits de la majorité francophone et les revendications patriotes. Le journal prend aussi bien sûr clairement position contre le système de gestion des terres. Phelps sera donc en butte à l’intimidation de la part des loyaux de la région. Des vandales rendent visite à son journal le 5 août 1837 et détruisent la presse et tout le matériel d’imprimerie.
 

Le British Colonist and St. Francis Gazette, de Silas Horton Dickerson avait déjà connu le même sort. Libre-penseur originaire du New Jersey, Dickerson est arrêté à pas moins de quatre reprises pour libelle et outrage à magistrat à compter de 1826. En 1834, il dénonce par la voix de son journal le monopole de la BALC et prend position en faveur des 92 Résolutions patriotes. C’en est alors trop pour les loyaux de la région. Profitant des dettes de Dickerson, des officiers de la BALC font saisir la presse du St. Francis Gazette, en juin 1834. Ironie du sort, les équipements de Dickerson se retrouveront à Sherbrooke pour imprimer la feuille loyaliste Farmer’s Advocate and Townships Gazette.
 

Dans la région de Sherbrooke, château fort de la British American Land Company, le mouvement patriote est pratiquement réduit au silence. On n’y tient guère que deux petites assemblées : l’une à Lennoxville, le 26 décembre 1833 et l’autre à Ascot, le 21 octobre suivant. Dix-neuf personnes sont tout de même arrêtées et emprisonnées à Sherbrooke à l’automne 1838. Du nombre, il faut faire mention d’un réformiste convaincu, ironiquement le frère de Samuel Brooks, le principal leader loyal anti-patriote de Sherbrooke et directeur au Canada de la BALC. Comme son frère aîné, George Washington Brooks avait grandi aux États-Unis dans des institutions républicaines. Contrairement à sa famille, qui s’allie à la bourgeoisie britannique et monarchiste, George Washington demeurera attaché aux valeurs libérales. Il est arrêté pour haute trahison le 14 décembre 1838, mais libéré quelques jours plus tard grâce à l’influence de sa famille.
 

Les quelques événements de nature militaire qui se déroulent en Estrie sont plutôt l’initiative de Patriotes du Haut-Richelieu qui mènent dans la région des raids transfrontaliers destinés à harceler les positions britanniques à Moore’s Corner (Saint-Armand), le 6 décembre, puis à Potton (Mansonville), le 27 février suivant. Un troisième raid, avorté celui-là, était prévu sur Stanstead à partir de Derby Line sous la direction d’un certain Hiram Francis Blanchard.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.