Le Haut-Richelieu à feu et à sang

Avec plus de vingt grandes assemblées publiques, des milliers de sympathisants, dont au moins 400 prendront les armes ou seront arrêtés par l’armée, la contribution du Haut-Richelieu au mouvement patriote est exceptionnelle. Cet article ne donnera donc qu’un mince aperçu de l’étonnante mobilisation populaire au sud de Saint-Jean-sur-Richelieu, tant en 1837 qu’en 1838.
 

Parmi les sources de tensions, une majorité francophone (à l’Acadie, Napierville, Saint-Valentin, Saint-Édouard, Sainte-Marie-de-Monnoir et Saint-Athanase) qui côtoie au sud une importante minorité anglophone (à Noyan, Odelltown, Henryville, Philipsburg et Clarenceville). Le gouvernement anglais aurait délibérément fait en sorte de peupler cette zone frontalière de loyalistes conservateurs afin de monter la garde entre les francophones turbulents et la République des États-Unis.
 

La question seigneuriale est aussi un enjeu important. Pas moins de sept pétitions critiquent la gestion seigneuriale dans la région, notamment celle de John Plenderleath Christie, qui possède pas moins de sept seigneuries et qui mène une lutte forcenée aux Patriotes.
 

Le médecin de Saint-Jean, François-Joseph Davignon, est certainement le principal chef patriote sur la rive orientale du Richelieu. Le 8 mars 1834, il tient chez lui une première assemblée d’appui aux 92 Résolutions. Deux jours plus tard, ceux de Saint-Athanase (Iberville) s’assemblent à leur tour à l’hôtel Henderson pour signer la pétition d’appui aux résolutions, puis votent une déclaration lue sur le parvis des églises le dimanche suivant. La petite communauté irlandaise de Sainte-Marie-de-Monnoir tient à son tour une assemblée sympathique aux Patriotes le 30 avril, en même temps que 750 francs tenanciers sont massés à Sainte-Marguerite (L’Acadie) pour former un « comité de surveillance et de correspondance » où siègent 58 membres. À l’été de 1835, on crée coup sur coup des comités pour les paroisses de Napierville, Saint-Valentin, Saint-Athanase et L’Acadie.
 

Parmi toutes les assemblées tenues dans la région à l’été de 1837, la plus importante a lieu à Napierville, le 17 juillet 1837. Quatre mille personnes y auraient assisté selon La Minerve, soit en principe le tiers de la population du comté ! Louis-Joseph Papineau, Edmund B. O’Callaghan et Thomas S. Brown sont notamment présents aux côtés des Lucien Gagnon et C.-O.-H. Côté. On nomme aussi trois délégués pour représenter L’Acadie à l’Assemblée des Six Comtés. Une réception est ensuite organisée en l’honneur de Papineau à l’hôtel Lewis.
 

Nulle part ailleurs la pratique du charivari politique ne sera aussi répandue que dans le Haut-Richelieu. La résistance de magistrats très attachés à la Couronne engendre des rancoeurs qui débouchent à l’automne de 1837 sur un climat de violence. Parmi les victimes, les capitaines de milice Pierre Gamelin de Napierville, et Timoléon Quesnel de L’Acadie, le marchand de Saint-Jean Nelson Mott, le curé Amiot de Napierville, et la mission méthodiste d’Odin-Feller à Saint-Valentin. Le charivari mené par le docteur Côté contre le lieutenant Dudley Flowers est particulièrement terrifiant et se poursuit trois nuits consécutives, les 27, 28 et 29 octobre, forçant Flowers à remettre sa commission et à fuir aux États-Unis avec toute sa famille.
 

Au terme d’une assemblée tenue le 5 novembre à Saint-Athanase pour dénoncer le renvoi par le gouverneur des magistrats pro-patriotes, 70 participants se retrouvent ensuite à Saint-Jean et mènent toute la nuit des charivaris contre des magistrats loyaux pour les forcer à remettre leurs commissions : Benjamin Mott, William Pierce, François Marchand et Virgil Titus.
 

Alerté par des loyaux de Saint-Jean, un détachement de soldats volontaires se rend à St-Jean le 16 novembre suivant pour y rétablir l’ordre, mais ils sont repoussés par Pierre-Paul Démaray, François-Joseph Davignon, Patrick McKinnan et 200 partisans armés de fusils, de bâtons et même d’un petit canon. La police et l’armée sont de retour le soir même et arrêtent dans leur lit Démaray et Davignon. Le peloton qui les ramène à Montréal sera finalement pris en embuscade à Longueuil et les deux hommes sont libérés.
 

Le docteur à Napierville, Cyrille-Hector-Octave Côté, et Lucien Gagnon, un riche habitant de Pointe-à-la-Mule, sont sans conteste les deux principaux chefs du Haut-Richelieu. Député de L’Acadie et grand meneur de charivaris, Côté est aussi un des acteurs clés du soulèvement de 1838. Réputé pour son caractère violent, Lucien Gagnon est plus engagé encore, terrorisant les loyaux de Saint-Valentin en 1837, puis s’affairant à recruter des « Frères chasseurs ». Côté et Gagnon sont d’authentiques radicaux pour qui la lutte patriote doit mener à une révolution sociale et à l’indépendance nationale. Ils iront donc jusqu’au bout, refusant même plus tard d’être enterrés dans leur propre pays, « tant qu’il ne sera pas libre ! »
 

Le 27 novembre, Lucien Gagnon tient chez lui un conseil de guerre afin d’organiser une attaque contre fort Saint-Jean. Après plusieurs reports, l’opération est annulée et la plupart des chefs poursuivent leur route vers les États-Unis et l’exil. La peur s’est alors installée et les Patriotes traquent les espions. Un maçon de Saint-Jean, Joseph Armand dit Chartrand, est notamment soupçonné d’être à la solde du gouvernement. Une dizaine d’hommes l’appréhendent donc et le conduisent chez un juge de paix, Éloi Roy. Roy refuse de prendre Chartrand en charge et le libère. Le malheureux sera ensuite retrouvé dans un champ, mystérieusement assassiné. Les responsables seront jugés et acquittés par un jury complaisant. Leur participation à cette affaire vaudra cependant plus tard la potence à Amable Donais et à François Nicolas.
 

Réfugié aux États-Unis, Lucien Gagnon planifie ensuite une attaque commando en territoire canadien. L’affrontement a lieu le 6 décembre à Moore’s Corner (Saint-Armand) entre 80 patriotes et 300 volontaires de Philipsburg. Ce nouveau revers met un terme au soulèvement de 1837 au sud du Québec et l’armée occupe Napierville en février suivant.
 

Napierville au cœur de la rébellion de 1838

Suite à l’échec de 1837, Gagnon, Côté et le docteur Robert Nelson préparent aussitôt la riposte depuis leur exil américain. Ils rédigent d’abord une déclaration d’indépendance du Bas-Canada réclamant la république, la séparation de l’Église et de l’État, des procès devant jury, le vote secret et l’abolition de la tenure seigneuriale. Elle est proclamée à Caldwell’s Manor (Venise-en-Québec) le 28 février 1838, mais les patriotes doivent vite rebrousser chemin aux États-Unis car des soldats sont déjà à leurs trousses. Les patriotes comprennent alors toute l’importance de garder secrets leurs préparatifs et forment donc « l’Association des Frères chasseurs » destinée à préparer en toute discrétion un soulèvement général prévu le 4 novembre 1838.
 

Tête de pont d’une invasion du Canada, le village de Napierville sera le site du plus important regroupement militaire patriote. Selon les estimations, entre 1500 à 5000 « chasseurs » convergent vers la paroisse de Saint-Cyprien au début de novembre 1838, guidés par le drapeau à deux étoiles bleues symbolisant les républiques du Haut et du Bas-Canada.
 

Robert Nelson fait lui-même son entrée à Napierville le dimanche 4 au matin, accueilli par Côté, Gagnon et de 200 à 300 partisans. Côté proclame Nelson, président de la République du Bas-Canada et ce dernier fait à nouveau lecture de la déclaration d’indépendance. Les hommes continuent d’affluer les jours suivants. Le 7, ils auraient été 2500, commandés par 50 officiers. Un camp d’une telle ampleur pose vite des problèmes de ravitaillement. Antonio Merrezzi, Jean-Baptiste Lukin et Charles Huot ont alors pour tâche de perquisitionner aux alentours et de confisquer armes et vivres contre des billets à ordre remboursables le jour où le Bas-Canada sera libéré !
 

Nelson comprend cependant l’importance d’assurer les communications avec ses bases arrière aux États-Unis. Avant même d’arriver à Napierville, il avait donc fait venir des armes de Rouse’s Point (New York). Le 6 novembre, il confie à Côté, Gagnon, quarante cavaliers et soixante fantassins le soin d’aller les récupérer en ouvrant une brèche dans les lignes de soldats volontaires qui encerclent Napierville. Ils doivent pour cela notamment franchir un pont qui enjambe la rivière Lacolle. C’est là que vers 10 heures ils se trouvent subitement sous le feu de 18 soldats volontaires retranchés dans un petit fort gardant l’accès au pont. Les Patriotes réussissent à passer, mais l’alerte est cependant donnée : les soldats se replient sur Odelltown et font rapport au lieutenant-colonel Lewis Odell qui s’empresse d’appeler des renforts.
 

Finalement, la colonne patriote parvient au point de rendez-vous, au bout du chemin de la Barbotte à Lacolle. Les y attendent une quarantaine de volontaires américains avec 400 fusils et un canon. Ensemble, ils décident tous alors de passer la nuit sur place. À l’aube du 7 novembre, les volontaires loyalistes encerclent le camp patriote. L’affrontement dure moins d’une demi-heure, mais il est intense et meurtrier pour les Patriotes qui perdent huit hommes et toutes leurs armes. Quelques-uns purent s’en retourner à Napierville en passant par les bois, mais le gros des troupes trouve refuge aux États-Unis. Les conséquences de la bataille de Lacolle sont désastreuses pour les Patriotes.
 

Informé de l’infortune de Côté, Robert Nelson décide le 8 novembre de quitter le grand camp de Napierville et de marcher vers le Sud afin de rétablir ses communications avec les États-Unis. La colonne patriote compte environ 1000 hommes, dont 200 sont armés. En fin d’après-midi, ils s’arrêtent pour la nuit à Lacolle avant de reprendre leur marche vers le Sud au matin.
 

À cette heure, plusieurs corps de volontaires sont déjà massés dans leur bastion d’Odelltown. À l’orée du hameau, les hommes de Nelson donnent immédiatement l’assaut. La bataille se déroule essentiellement devant l’église méthodiste d’Odelltown, où sont retranchés les volontaires. Elle dure plusieurs heures et son dénouement demeure un temps incertain. À court de munitions, les chasseurs décident finalement de retraiter. La plupart se dispersent, tandis que les chefs tentent de gagner la frontière américaine. Les différentes versions font état de 12 à 50 morts et autant de blessés du côté patriote et de six morts et neuf blessés du côté loyal.
 

La bataille d’Odelltown marque la fin du soulèvement des chasseurs d’un trait décisif : l’état-major rebelle est en fuite tandis que le camp de Napierville se dissout à l’approche de l’armée régulière. La répression sera brutale, particulièrement dans la paroisse de Saint-Cyprien-de-Napierville où 80 maisons sont détruites et 170 hommes sont arrêtés. L’agitation rebelle prend cependant du temps à s’évanouir. Lucien Gagnon tient encore des assemblées secrètes à Pointe-à-la-Mule au printemps 1839 et la seigneurie de Lacolle sera la cible d’incursions « punitives » jusqu’à une date aussi tardive que juin 1843.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.