Lanaudière sous influence

À proximité des foyers d’agitation de Terrebonne et de Deux-Montagnes, la mobilisation patriote dans Lanaudière déçoit. Pourtant, les six députés patriotes de la région ne feront pas faux bond et répondront présents.
 

Bien que modéré et surtout préoccupé par les questions d’éducation (fondateur du collège de L’Assomption en 1834), Jean-Baptiste Meilleur honore de sa présence tous les rassemblements patriotes de son comté. Édouard Rodier est de son côté l’un des plus influents membres du Parti patriote. Il est cependant surtout actif à Montréal et ailleurs au Bas-Canada, où il tient plus de soixante rassemblements politiques. Rodier s’impliquera ensuite à fond dans l’action armée, exilé aux Etats-Unis, puis blessé à la bataille de Moore’s Corner.
 

Également dans L’Assomption, Benjamin Beaupré est capitaine de milice, fort impliqué au comité local du Parti patriote, tout comme Joseph Beaupré de Lavaltrie qui, en novembre 1838, commande en outre un groupe armé se rendant chez « un nommé Leclerc, loyaliste de Lavaltrie, qui se tenait caché avec huit fusils et trois hommes. » Le juge de paix de Saint-Jacques (Montcalm), Joseph Dufresne, aurait organisé chez lui quelques banquets de la Saint-Jean-Baptiste et est renvoyé par le gouvernement dès l’été 1837 pour son soutien à la cause patriote.
 

Dans Berthier, les trois députés successifs, Alexis Mousseau, Jacques Deligny, puis Norbert Éno s’affichent tous comme fiers patriotes, favorables aux 92 Résolutions, participant à tous les événements dans leur comté, même si le député Mousseau a près de 70 ans et que Deligny est très malade. Éno est plus actif encore. Président d’assemblées et tribun public, il démission même de sa charge de major de milice le 6 novembre 1837 pour protester contre le gouvernement anglais.
 

Dans Lachenaie, l’engagement de la famille Archambault de Saint-Roch-de-l’Achigan est exemplaire, notamment celui du député Jacques Archambault, membre influent du comité patriote local et président d’une l’assemblée à Saint-Roch, en mai 1837. De même, le marchand Denis Berthelet, l’organisateur de Ludger Duvernay dans Lachenaie. La mort du député de Lachenaie, Jean-Marie Rochon, au début de 1837, entraîne en effet une élection complémentaire. Il y a alors longtemps que l’éditeur de La Minerve, Ludger Duvernay, aspire à occuper un mandat parlementaire. Les chefs patriotes eux-mêmes préféreraient certainement que Duvernay demeure rivé à son indispensable tâche de journaliste, mais on ne peut rien refuser à celui qui a subi trois emprisonnements au nom de la cause patriote. La campagne électorale est triomphale et Duvernay est facilement élu le 26 mai.
 

Comme ailleurs, les premières assemblées dans Lanaudière visent d’abord à appuyer les 92 Résolutions et à soutenir le Parti patriote en vue des élections. Un premier rassemblement a lieu à L’Assomption le 24 mars 1834, puis à Berthier le 12 mai, mais d’abord à Saint-Roch de Lachenaie le 19 avril où l’on forme un imposant comité de comté de 75 membres, représentant les paroisses de Saint-Henri (Mascouche), Saint-Roch, Saint-Lin, Lachenaie et de Saint-Esprit. Au nord, la petite communauté anglophone des cantons de Kildare, Rawdon et Chersey est plutôt loyale. Se tiennent tout de même quelques assemblées pro-patriotes à Kildare, en particulier en mai 1834, quand 500 habitants, la plupart des anglophones, signent une pétition d’appui aux revendications patriotes.
 

La grande assemblée des patriotes de Berthier a lieu le 18 juin 1837 en présence du chef Louis-Joseph Papineau lui-même. Elle est précédée d’un imposant cortège de 105 voitures et d’un arc de triomphe marqué « Honneur à Papineau ! » On y dénonce vigoureusement les résolutions Russell et on reprend les mots d’ordre alors véhiculés ailleurs : un conseil législatif élu et l’application intégrale des 92 Résolutions. On nomme aussi des délégués de Lanaudière à une convention du Parti patriote qui doit se tenir à l’automne.
 

La plus importante assemblée tenue dans Lanaudière a cependant lieu à L’Assomption le 29 juillet suivant. Fort bien organisée, l’assemblée anticoercitive des comtés de Lachenaie et de L’Assomption avait été précédée d’une invitation publique et de deux réunions d’un comité de correspondance. Elle réunit pas moins de 4000 francs tenanciers, ce qui en fait l’une des plus grandes assemblées tenues au Bas-Canada cet été-là. Pendant plusieurs heures, les orateurs se succèdent pour dénoncer les résolutions Russell et réclamer un exécutif responsable et l’électivité du Conseil législatif.
 

Bien que les habitants du comté de Lachenaie soient bien disposés envers les idées patriotes, peu de sympatisants seront enclins à se joindre au mouvement armé. Des magistrats et des officiers y remettent quand même leur commission à l’automne de 1837. On tient même un banquet en leur honneur à Lavaltrie le 24 septembre. Une espèce de conseil de guerre en vue de porter secours aux patriotes de Deux-Montagnes a bien lieu à Saint-Charles-de-Lachenaie le 4 novembre 1837, mais, pour le reste, on ne note qu’une poignée d’arrestations préventives, surtout effectuées auprès de députés trop compromis ou de militants s’étant rendus sur les champs de bataille autour de Montréal, dont le député Charles Courteau.
 

Comment expliquer que Lanaudière ne soit pas allé plus loin sur la voie de la résistance en 1837 et 1838 ? La vraie question qu’on peut se poser est pour faire quoi ? Contrairement au reste de la région de Montréal, Lanaudière ne compte pas de bourg important contrôlé par des Britanniques et dont la prise aurait pu constituer un objectif militaire. Ailleurs les cibles des patriotes sont St-Eustache, Napierville, Terrebonne, Laprairie ou Sorel, autant de repères de la bourgeoisie anglo-loyale à l’époque. Un tel objectif militaire où les patriotes auraient pu canaliser leur colère contre le gouvernement anglais ne semble pas exister dans Lanaudière.
 

Il existe cependant une cause plus profonde à la tièdeur de l’engagement patriote dans Lanaudière. Tandis qu’ailleurs l’élite économique s’alliera aux patriotes, rien de tel dans Lanaudière où les principaux notables s’engagent avec ferveur pour les combattre.
 

On pense d’abord aux seigneurs de Lachenaie et de Berthier, John Pangman et William Cutbert. Davantage hommes d’affaires que rentiers, ces seigneurs anglophones contrôlent largement l’économie locale et n’hésitent pas à menacer leurs employers et leurs censitaires de sanctions s’ils se mèlent trop de politique.
 

Le rôle de Joseph-Édouard Faribault et surtout Barthélemy Joliette est plus important encore et a pu à lui seul plomber la mobilisation patriote et forcer la population lanaudoise à une stricte loyauté au gouvernement.
 

Joseph-Édouard Faribault est d’abord un grand propriétaire foncier de Trois-Rivières. Il se garde bien de trop s’afficher aux côtés des loyaux, mais met à leur service son immense fortune et son influence auprès du gouvernement. Il est d’ailleurs appelé au Conseil spécial en avril 1838. Faribault est particulièrement proche de son neveu, le célèbre entrepreneur de Lanaudière, Barthélemy Joliette, « quasiment vénéré dans sa région ». Notaire, juge de paix et officier de milice, Joliette est surtout administrateur de la seigneurie de Lavaltrie où il entreprend des travaux d’infrastructures en vue d’exploiter les ressources forestières et de développer sa ville modèle de L’Industrie (Joliette), où il fera construire des moulins, une église, un collège et même un chemin de fer. Élu député en 1827, Joliette accède au Conseil législatif en 1832, puis au Conseil spécial en 1838, en même temps que son oncle Faribault.
 

Dès 1832, Joliette prend clairement position contre les patriotes, considérant que les perturbations politiques nuisent à l’économie. Il sillonne donc Lanaudière, usant de son influence pour dissuader la mobilisation, faisant par exemple échouer un projet de section des Fils de la liberté à Saint-Paul-de-l’Industrie. Son action sera particulièrement vigoureuse en 1837, alors qu’il tient pas moins de treize réunions loyales visant à obtenir une déclaration de loyauté sous serment du plus de citoyens possible : à Berthier, le 28 novembre, à Saint-Paul, le 5 décembre 1837, ou le lendemain à Lavaltrie. Refuser de prêter un tel serment devant un juge de paix signifiait une comdamnation pour trahison. Les sources montrent donc que plusieurs Lanaudois, jusque-là associés aux patriotes, cèdent alors à l’intimidation et choisissent de prêter serment d’allégence au souverain de Grande-Bretagne.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.