La Mauricie rassembleuse

En 1837, la Mauricie n’est encore peuplée que le long du fleuve et sur les pourtours du lac St-Pierre : Rivière-du-Loup (Louiseville, 1714), Yamachiche (1722), Maskinongé (1728), Saint-Louis (1740), Pointe-du-Lac (1742), Saint-Léon-le-Grand (1802) et Saint-Barnabé (1833). Il faut attendre 1850 et l’aménagement d’estacades et de digues pour que le St-Maurice soit à son tour colonisé et que l’industrie du bois devienne l’une des caractéristiques de la région.
 

Fondé dès 1634, le bourg de Trois-Rivières joue un rôle considérable aux plans économique et administratif. Sa population atteint alors 3300 habitants, travaillant notamment aux forges du St-Maurice, la plus grande fonderie du temps. À part le monastère des Ursulines, Trois-Rivières souffre cependant de l’absence d’institutions publiques prestigieuses, tels un grand collège, une banque ou un journal. En 1817, Ludger Duvernay y fonde tout de même un journal éphémère, le premier hors de Montréal ou de Québec, La Gazette des Trois-Rivières, pour offrir « des moyens d’instruction publique qui ne peuvent que contribuer beaucoup à répandre de plus en plus les lumières et les connaissances. »
 

Les patriotes de Mauricie s’activent surtout à compter de 1834, à l’occasion d’assemblées tenues à hôtel Joseph Cartier à Yamachiche ou au presbytère de Maskinongé. Le 8 avril, ceux de Trois-Rivières s’emparent d’une assemblée convoquée par leurs adversaires au palais de Justice, puis tiennent la semaine suivante une grande assemblée publique devant des centaines de Trifluviens pour donner un appui sans équivoque aux 92 Résolutions et à Louis-Joseph Papineau. Un vaste comité de comté est alors formé de 179 membres, représentant 18 paroisses. À l’acclamation générale, l’administrateur des forges du Saint-Maurice y est pris à partie :
 

Matthew Bell, concessionnaire indûment et illégalement favorisé par l’exécutif dans le bail des Forges Saint-Maurice, et dans l’acquisition de grandes étendues de terres vacantes, et par le bail de grandes étendues de terres du ci-devant ordre des Jésuites.
 

La plus grande manifestation patriote se tient cependant à Yamachiche, le mercredi 26 juillet 1837. Préparée de longue date par René-Joseph et François Caron, l’assemblée de Yamachiche est précédée d’une invitation publique signée par 400 notables et par deux réunions du comité organisateur, le 29 juin et le 19 juillet. Au moins 5 000 citoyens y participent, dont le docteur Kimber lui-même, le major Benjamin Rivard, le capitaine Pierre Fortier et l’avocat Édouard-Louis Pacaud. Neuf résolutions sont adoptées pour dénoncer les résolutions Russell et pour créer un comité permanent de 55 membres « pour se tenir au courant des questions politiques et aussi pour faire part aux autres comtés des recommandations votées ici ». L’Assemblée de Yamachiche se déroule au lendemain d’une autre tenue par leurs adversaires loyaux à Trois-Rivières. Si les loyaux accusent les députés patriotes de tous les maux en refusant de collaborer avec le gouvernement anglais, les patriotes dénoncent à Yamachiche la Couronne britannique qui va « à l’encontre de la constitution et du salut du peuple du Bas-Canada. »
 

À Trois-Rivières, les chefs patriotes sont James Dickson, secrétaire du comité de comté, l’avocat Édouard Vézina, le juge de paix Jean E. Dumoulin et le député de Trois-Rivières, René-Joseph Kimber. Kimber est au cœur de toute l’organisation patriote en Mauricie. Plusieurs réunions stratégiques du caucus des députés patriotes se tiennent d’ailleurs à sa résidence en 1835 où se retrouvent tous les ténors du parti : Papineau, Viger, Rodier ou O’Callaghan. Louis-Joseph Papineau lui-même confie à Kimber la tâche de relancer la mobilisation patriote en Mauricie et d’organiser la grande assemblée de Yamachiche.
Sinon, les principaux appuis patriotes se trouvent surtout parmi l’élite rurale, notamment à Yamachiche, autour du seigneur de Maskinongé et de Carufel, François Boucher, du notaire Ambroise B. Deblois, des juges de paix Charles Dupont, du major Antoine Saint-Louis et du capitaine de milice Charles Lesieur Desaulniers, descendant du fondateur du village. À Louiseville, on retrouve Pierre Fortier et Joseph Bourret. Futur maire de Montréal, Bourret participe aussi à quelques assemblées à Montréal où il fait alors l’apprentissage du droit.
 

Plus à l’est, les habitants du comté voisin de Champlain sont invités à se joindre aux manifestations patriotes en Mauricie. À Batiscan en particulier, le marchand et député Pierre-Antoine Dorion accueillent Louis-Joseph Papineau lors de quelques réunions de sympathisants et préside à Saint-Ours le banquet de la Saint-Jean-Baptiste de 1837.
 

Les adversaires des patriotes sont quant à eux confinés à Trois-Rivières, autour de notaire Joseph Badeaux, du seigneur et spéculateur Pierre-Benjamin Dumoulin et du directeur des forges du Saint-Maurice, Mathew Bell. Homme d’affaires très en vue, Bell participe avec ses fils à des réunions loyales à Trois-Rivières et rédige le texte d’une déclaration de loyauté en août 1837. Il est particulièrement nerveux en novembre 1837 et met sur pied une milice anti-patriote, à même ses employés travaillant aux forges. Craignant pour sa sécurité et pour celles de la fonderie, le général John Colborne dépêche à Trois-Rivières en janvier 1838 une centaine de soldats armés jusqu’aux dents.
 

Finalement, les patriotes de Mauricie demeuront pacifiques. Ils ont cependant su démontrer une excellente organisation lors de grandes manifestations et afin d’accueillir dignement le caucus des députés patriotes. Leur contribution mérite d’être mieux reconnue, tant à Trois-Rivières que dans le chapelet de villages le long du lac Saint-Pierre, où les défenseurs de la démocratie et de la liberté furent particulièrement nombreux. Heureusement, la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie (SSJBM) a entrepris d’assumer cet indispensable devoir de mémoire et de mieux rendre hommage à ses patriotes.

 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.