Montréal, la capitale des Patriotes

Au cœur d’une vaste plaine sillonnée de routes et de rivières, Montréal est déjà en 1837 le moteur économique du Québec, cependant que sa population dépasse désormais celle de la ville de Québec (30 000 contre 25 000 habitants). L’essentiel des activités urbaines se concentre encore dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Vieux-Montréal. La présence militaire est aussi importante, le nombre de soldats passant de 600 à plus de 3000 au moment des rébellions.
 

Dès qu’on se penche sur le mouvement patriote à Montréal, on constate vite le rôle clé joué par le clan familial des Papineau-Cherrier-Viger. « Ils étaient six cousins qui façonnèrent l’opinion » : Louis-Joseph Papineau, président de l’Assemblée législative et chef du Parti patriote, Jean-Jacques Lartigue, premier évêque de Montréal, Côme-Séraphin Cherrier, avocat et juriste, député patriote et doyen de l’école de droit de Montréal, Denis-Benjamin Viger, juriste et homme politique dont la carrière traverse six décennies, Louis-Michel Viger, politique, homme d’affaires et fondateur de la Banque du peuple, Jacques Viger enfin, un temps rédacteur du Canadien, président de la première société Saint-Jean-Baptiste et premier maire de Montréal.
 

À Montréal, les origines du Parti patriote remontent à 1809, alors que Louis-Joseph Papineau, Denis-Benjamin Viger et Louis Bourdages se hissent au rang de lieutenants montréalais de Pierre-Stanislas Bédard. À la suite du Canadien de Québec, les patriotes de Montréal se dotent à leur tour de journaux pour rendre compte du travail de leurs députés et pour des progrès de la mobilisation politique dans les campagnes.
 

Fondée en 1826, La Minerve joue un rôle fondamental dans la formulation et la diffusion des idées du Parti patriote dont elle est en fait l’organe officiel. Sous la direction de Ludger Duvernay, La Minerve connaît une impulsion déterminante alors que le tirage passe de 240 exemplaires en 1827 à 1300 en 1830. Derrière Duvernay, on devine la présence discrète, mais essentielle de Denis-Benjamin Viger et d’Édouard-Raymond Fabre qui assurent la santé financière du journal. Fondé en février 1828 et financé par les mêmes, The Canadian Vindicator s’adresse quant à lui à la population catholique irlandaise sensible aux idées patriotes.
 

Sous la direction de Louis-Joseph Papineau, député du quartier-ouest de Montréal, le caucus montréalais prend véritablement le contrôle du Parti patriote à compter du dépôt des 92 Résolutions en janvier 1834. À la fois radicales et fondamentales, les résolutions patriotes accroissent les tensions avec le gouvernement britannique, mais consolident surtout l’emprise de Louis-Joseph Papineau et de ses lieutenants montréalais.
 

Une grande assemblée d’appui aux 92 Résolutions a d’abord lieu le 2 avril 1834 devant 3000 partisans au marché du faubourg Saint-Laurent (Place d’Youville). Une fois donné à l’assemblée un appui sans équivoque aux résolutions patriotes, les participants décident l’envoi d’une grande pétition au parlement impérial à Londres. Cinq jours plus tard, des délégués de neuf paroisses de l’Île sont réunis pour en rédiger le texte. Ce comité se réunit de nouveau le 16 mai pour fonder cette fois le « Comité central et permanent du district de Montréal », véritable exécutif du parti, regroupant les députés de la région de Montréal, ainsi que quelques proches de Papineau Ce comité, qu’on désigne aussi du nom de « Convention », sert à appuyer le travail des députés en Chambre et à leur faire « connaître au juste l’état de l’opinion publique ». Dans l’immédiat, le CCPDM fait surtout office de comité de correspondance pour faire circuler la pétition d’appui aux 92 Résolutions. Joseph Roy est le premier président. Robert Nelson, Louis Lacoste, Étienne Roy, Norbert Éno, Pierre Héroux et Wolfred Nelson sont vice-présidents. Charles-Ovide Perrault et E. B. O’Callaghan en sont co-secrétaires et Édouard-Raymond Fabre, trésorier. On y retrouve aussi des membres modérés qu’on ne reverra guère par la suite, comme Patrick Brennan ou Pierre Beaudry. Le CCPDM se réunit sept fois entre le 16 mai et le 6 octobre pour peaufiner la stratégie électorale du parti en vue des élections d’octobre 1834.
 

Le 1er juin 1835, Le Canadien annonce la fondation à Montréal de l’« Union patriotique » à l’instigation de « Patriotes éprouvés ». Revenu depuis peu de sa mission de deux ans en Grande-Bretagne, Denis-Benjamin Viger en est le président et Fabre, l’inévitable trésorier. À titre de secrétaires, Augustin-Nobert Morin et Edmund B. O’Callaghan doivent correspondre avec les filiales ou « branches » de l’« Union » de Montréal. Car ce type d’organisation est destiné à essaimer partout au Bas-Canada, apparemment destiné à élargir les appuis populaires dans les campagnes et, le cas échéant, à collecter les fonds pour financer des activités de mobilisation.
 

L’annonce de la proclamation des dix résolutions Russell le 10 avril 1837 a l’effet d’un coup de tonnerre à Montréal. Le 15 mai, les habitants de la cité et du comté de Montréal se réunissent à Saint-Laurent, au nord de l’île, pour l’une des plus importantes assemblées jamais tenues par le mouvement patriote.
 

L’assemblée de Saint-Laurent est surtout importante pour la mobilisation hors des murs de la ville. Elle se déroule à l’issue de la messe dominicale, devant l’église de Saint-Laurent, sur la côte Vertu. Papineau y prononce l’un de ses les plus fameux discours, exposant le credo qui fera ensuite le tour du Bas-Canada : les résolutions Russel sont une atteinte à nos libertés constitutionnelles, les autorités coloniales ont ainsi perdu leur légitimité, c’est donc au peuple à assumer sa souveraineté et à voir lui-même aux meilleurs intérêts du pays. Une douzaine de résolutions sont ensuite adoptées. L’assemblée proteste d’abord contre les résolutions Russell, dénonce ensuite l’injustice du gouvernement colonial et rend hommage à Papineau et à la majorité des députés. On reprend aussi l’idée lancée à Saint-Ours la semaine précédente consistant à mener une campagne de boycottage des articles importés afin de « frapper l’ennemi à la bourse ». On réactive enfin le « Comité central et permanent du District de Montréal », où sont immédiatement nommés des délégués du comté rural de Montréal.
 

Dans la foulée de l’assemblée de Saint-Laurent, se tiennent quelques rassemblements dans les paroisses de l’île. Le dimanche 25 juin ont simultanément lieu trois assemblées patriotes pour créer de tels comités : à Saint-Geneviève, à Rivière-des-Prairies et enfin devant l’église de Pointe-Claire. Ce sera ensuite le tour de Longue-Pointe le 9 juillet, du Sault-au-Récollet et des Tanneries (Saint-Henri) le 16 juillet, de Sainte-Anne-de-Bellevue le 23 juillet, de Lachine le 30 juillet et de nouveau à Saint-Laurent, sur la côte de Liesse, le 6 août.
 

Pointe-aux-Trembles est particulièrement active durant l’été de 1837. Les Patriotes s’y réunissent une bonne dizaine de fois chez le capitaine Jean-Baptiste Cadieux, mais surtout à l’auberge Le Châtelain, propriété de François Malo. Le comité de Pointe-aux-Trembles prend dorénavant le nom d’« Association des Héros de la Réforme et des Amis de la Liberté ». On fonde aussi une section locale de l’Association des Fils de la Liberté, appelée « les Miliciens du peuple », formée de 160 « jeunes gens de la paroisse ». Les Miliciens du peuple de Pointe-aux-Trembles contribueront notamment à faciliter la fuite de plusieurs Patriotes, dont Papineau lui-même.
 

Le CCPM se réunit presque toutes les semaines, entre le 23 mai et le 9 novembre 1837, généralement les jeudis à l’hôtel Nelson. Il est composé de 153 membres, dont 55 viennent de la cité de Montréal. Dès la première réunion, on enjoint les comtés ruraux à créer leurs propres comités de vigilance « pour tenir leurs compatriotes au courant des procédés concernant la présente position du pays et l’attaque atroce dirigée par le ministère anglais contre les droits du Bas-Canada ». On se donne aussi pour tâche de « mettre à effet » les résolutions adoptées à Saint-Laurent : boycottage des produits britanniques, promotion des manufactures locales et des produits du pays et développement du commerce avec les États-Unis. Le Comité enclenche enfin la tenue d’une « convention générale », véritable assemblée constituante destinée à doter le Bas-Canada d’une nouvelle constitution.
 

Le 29 juin 1837, une autre assemblée publique se tient au marché Sainte-Anne (place d’Youville), afin de prendre une nouvelle fois en considération les résolutions Russell. The Gazette et Le Populaire estiment la foule à 800 personnes, tandis que La Minerve parle plutôt d’entre 3 500 et 4 000 personnes parmi lesquelles « ces notabilités de la cité et des faubourgs, cette classe bourgeoise, composée de propriétaires, d’hommes libres et indépendants ». Les résolutions adoptées concluent qu’on ne peut plus rien attendre de la Grande-Bretagne et que les habitants ne doivent compter que sur eux-mêmes et sur leur voisin, les États-Unis.
 

L’atmosphère de la réunion du CCPM du 3 juillet est particulièrement enfiévrée à l’hôtel Nelson, apparemment plein à craquer. L’annonce de la destitution des premiers officiers de milice accusés d’avoir assisté à des assemblées patriotes fait que la colère y dispute à l’enthousiasme. Bientôt ce sont les officiers et les juges de paix qui décident eux-mêmes de démissionner, laissant planer une odeur de révolution sur fond d’improvisation. Les réunions suivantes du CCPM seront sur le même modèle, tandis que les annonces de destitutions et de démissions se multiplient et que le Comité en appelle à créer d’urgence des comités de vigilance pour que ce démantèlement des institutions judiciaires se fasse avec un semblant d’ordre.
 

Les Fils de la Liberté

L’association politique et paramilitaire des Fils de la Liberté est fondée au courant du mois d’août 1837, mais ne tient sa première assemblée publique que le 5 septembre quand se réunissent entre 500 et 700 jeunes hommes. L’association est destinée à « redresser les griefs qu’ils disaient ne pouvoir obtenir par la force morale ». Tout jeune homme est invité à en faire partie s’il démontre « l’honnêteté et l’expression sincère de défendre son pays contre l’arbitraire administration qui le régit sans distinction de rang, d’origine ou de culte ». Il devra également adhérer aux principes défendus par l’association et s’engager à respecter ses règlements. Les liens entre le nouveau club et le CCPDM sont notamment assurés par François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier et George-Étienne Cartier. Pour transmettre l’information, on fait usage de la section « petites annonces » de La Minerve sous le titre de « En avant ». D’autres sections à l’extérieur de Montréal se forment, mais ne comptent pas plus d’une centaine de membres.
 

Les quelques rencontres de l’association furent pour le moins suivies et comptaient rarement moins de 500 participants et parfois jusqu’à 1200 participants. À la réunion du 5 septembre, on décide notamment que : Le 4 octobre, les Fils de la Liberté exposent, dans un manifeste adressé aux « Jeunes gens des colonies de l’Amérique du Nord », les griefs qu’ils entretiennent vis-à-vis de l’administration coloniale et leur engagement en faveur d’un régime représentatif.
 

La publication de l’Adresse des Fils de la Liberté marque en quelque sorte le début des hostilités avec les organisations loyales, tandis que sa création est saluée à l’assemblée des Six Comtés le 23 octobre.
 

Peu de temps avant la réunion prévue le 6 novembre, on apprend que le Doric Club compte aussi organiser une manifestation. Dans ces conditions, les magistrats Théophile Dufort et John Donegani tentent d’annuler ces rassemblements ou, à tout le moins, de conclure une trêve entre les organisations rivales. Le 6 novembre, La Minerve confirme la tenue de l’assemblée et dénonce les mesures prises par les magistrats pour empêcher qu’elle ait lieu. Les membres des Fils de la Liberté se rendent donc à l’auberge Bonnacina, calmement, deux par deux, afin de respecter l’injonction des magistrats, sans musique pour ne pas faire de bruit et sans drapeau pour ne pas s’afficher. Les principaux orateurs y sont André Ouimet, président, Amury Girod, T. S. Brown, E. B. O’Callaghan et Édouard Rodier. On y adopte ensuite douze résolutions, dont une qui met fin aux activités de l’association pour la période de l’hiver. L’assemblée se termine vers 16 heures et la majorité des 500 à 600 personnes rentrent chez elles.
 

Cependant, quelques-uns, « gonflés à bloc », engagent une bagarre avec des loyaux rassemblés sur place d’Armes et en profitent pour saccager la maison du Dr William Robertson. Un magistrat s’empresse de prévenir les troupes. Les jeunes Patriotes commencent à rentrer chacun chez eux quand T.-S. Brown est tabassé et grièvement blessé. The Vindicator reçoit ensuite la visite de loyaux furieux. L’imprimerie de la rue Sainte-Thérèse et son équipement sont complètement ruinés. Les émeutiers du Doric Club se dirigent ensuite vers la maison de Papineau, rue Bonsecours dans l’est de la ville. Les pierres fusent et pratiquement toutes les fenêtres sont fracassées cependant qu’on essaie d’incendier la demeure. Louis-Joseph Papineau, son épouse et leur cinq enfants sont alors terrés luttant pour leur vie. L’armée britannique ne disperse les émeutiers qu’à 22 heures même si la caserne n’était pourtant qu’à deux coins de rue. La répression militaire venait de commencer.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.