La guerre des Shinners en Outaouais

Au-delà des hameaux de Saint-André et de Lachute, l’Outaouais apparaît en 1837 comme une terre de passage, entre la vallée du Saint-Laurent et l’ouest sauvage. Autrefois route de la traite des fourrures, l’Outaouais bat désormais au rythme des haches et des godendards lancés à l’assaut des majestueuses forêts de pin blanc. L’occupation européenne est donc ancienne, mais superficielle. Le territoire demeure la chasse gardée d’entrepreneurs américains et britanniques employant une main-d’œuvre nombreuse, mais saisonnière, composée de fermiers canadiens-français et d’immigrants irlandais. À l’orée de l’Outaouais, une exception remarquable toutefois, la seigneurie de la Petite-Nation, propriété de la famille Papineau depuis 1801 et où Louis-Joseph Papineau fera plus tard construire un manoir, Montebello.
 

On est donc devant d’une région excentrique, sous-développée même, en apparence étrangère aux enjeux qui opposent alors patriotes et loyaux le long du Saint-Laurent. La crise bas-canadienne rattrape pourtant l’Outaouais sous la forme d’un affrontement entre compagnies forestières.
 

À la base du conflit, des entrepreneurs qui se disputent les meilleurs lots et qui attisent la haine raciale entre travailleurs afin d’intimider la concurrence. Le conflit se double d’une rivalité entre Irlandais et Canadiens pour occuper des emplois mal payés. La crise tient enfin pour beaucoup à l’absence de services de police, à l’alcool qui coule à flots et à l’habitude bien ancrée dans l’Ouest de régler les problèmes de concurrence par la violence et l’intimidation.
 

Dans l’Outaouais vers 1830, les Canadiens français étaient surtout employés à la coupe du bois, tandis que les immigrants irlandais travaillaient à la construction du canal Rideau, entre Kingston et Bytown (Ottawa). Une fois le canal complété en 1832, les Irlandais, qui souhaitent s’établir dans la région, entreprennent de chasser des chantiers les francophones qui acceptent des salaires inférieurs. Les Irlandais coupent surtout du chêne et sont donc appelés « chêneurs » par les Canadiens. De là le surnom de « Shiners » qu’ils adoptent. De leur côté, les Canadiens dénoncent les compagnies forestières qui bloquent la colonisation agricole menée par des défricheurs francophones. À leur tête, le légendaire Jos Montferrand, qui défend en fait les intérêts de la compagnie de Baxter Bowman. Ensemble, ils affrontent les Irlandais représentant les intérêts des marchands Peter Ayler et Andrew Leamy.
 

La guerre des Shiners commence vers 1828, alors que plusieurs compagnies sont déjà installées à la tête des affluents de l’Outaouais. Au départ sporadiques, les affrontements prennent une allure quasi militaire en 1835 quand un entrepreneur particulièrement cupide du nom de Peter Aylen arrive à Bytown. Aylen n’engage que des Irlandais qu’il dresse contre les Canadiens et qu’il organise en bandes armées afin de perturber les chantiers rivaux et terroriser la population. Aylen est alors le « King of the Shiners » et règne en toute impunité à Bytown, où il contrôle les débits de boissons et les voies d’accès, y compris le pont Union qui enjambe l’Outaouais. Aucun corps policier à Bytown pour lui tenir tête. C’est donc la pagaille. Quand on envoie de Montréal des constables pour l’arrêter, ils ont vite fait d’apprendre qui est le véritable maître à Bytown : les hommes d’Aylen coulent leur bateau à vapeur. Tout le long de l’Outaouais, les clans rivaux tendent des embuscades. Il y a des morts et les victimes sont parfois retrouvées au pied du pont Union. L’affrontement culmine en 1837, puis traine en longueur durant les années 1840. Tandis que les patriotes se battent pour un pays autour de Montréal, à Ottawa on s’entretue pour des territoires de coupe et des motifs raciaux attisés par les marchands de bois.
 

Élu député de l’Outaouais en 1834, Baxter Bowman est d’abord un puissant entrepreneur forestier. Apparemment allié à Jos Montferrand, champion de la résistance canadienne-française, la loyauté de Bowman à l’Angleterre ne fait cependant aucun doute. Il signe donc de nombreuses pétitions loyales, puis est nommé commissaire à l’assermentation afin d’obtenir la soumission des Canadiens tentés par la cause patriote. En décembre 1837, il se joint à la milice d’Ottawa pour parer à tout soulèvement dans la région.
 

L’autre pilier du gouvernement anglais dans l’Outaouais est l’avocat Charles Dewey Day, au service des marchands de bois depuis 1828. Day s’engage avec passion contre les patriotes. En 1838, il est nommé juge-avocat suppléant au tribunal militaire chargé de mener les procès contre les patriotes. Pour ses loyaux services, il est promu en 1840 solliciteur général du Bas-Canada. À ce titre, il assurera la proclamation de l’Acte d’Union, entre le Haut et le Bas-Canada, et ainsi mettre en œuvre la politique d’assimilation les Canadiens français, telle que proposée par le Rapport Durham.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.