Le mystère de Québec

L’origine du mouvement patriote de Québec remonte à bien avant 1837. En fait, le nationalisme canadien y est carrément né dès l’époque où l’avocat et journaliste Pierre-Stanislas Bédard fonde en 1806 un parti politique et un journal nationaliste : Le Canadien. Bédard met alors au point la stratégie des députés canadiens-français et inaugure la doctrine patriote, à la fois libérale et nationaliste. Sous la direction ensuite d’Étienne Parent, le Canadien jouera un rôle éminent jusque dans les années 1840. L’héritage de Pierre-Stanislas Bédard est immense. Il sort cependant de scène dès 1812. Se pose dès lors la question de sa succession…
 

Bédard était intimement associé à la ville de Québec, où il fut député et où ses fils Élzéar et Joseph-Isidore vont œuvrer toute leur vie. Le caucus des députés de Québec croit donc tout naturel d’hériter de la direction du Parti patriote. Tous les candidats sérieux à la succession de Bédard sont d’ailleurs de Québec, sauf un, le Montréalais Louis-Joseph Papineau. Tour à tour, les rivaux québécois de Papineau seront écartés. Voyant s’évanouir leurs chances de prendre la tête du parti, James Stuart, Andrew Stuart, Vallières de Saint-Réal et Amable Berthelot choisissent de le quitter, si bien que l’ascendant politique de la capitale diminue sans cesse.
 

Le coup sera particulièrement dur à encaisser quand le plus solide appui de Papineau à Québec, le propriétaire de la Quebec Gazette, John Neilson, désavoue la radicalisation du Parti patriote. Au début de 1834, le dépôt des 92 résolutions patriotes cause une plus grande hémorragie encore. S’opposer à Papineau comporte cependant des risques, tant les électeurs demeurent éblouis par le grand tribun. À preuve, aux élections d’octobre 1834, tous les candidats de la région de Québec opposés à Papineau ou aux 92 Résolutions sont battus à plates coutures. Les députés de Québec font donc face à un dilemme : hostiles à la radicalisation du Parti patriote sous la houlette de Papineau, ils sont cependant paralysés par la peur de s’y opposer. Les militants patriotes de Québec deviennent donc apathiques et peu empressés à relayer l’activisme politique qui règne alors autour de Montréal. La conséquence est que la mobilisation dans la ville de Québec, berceau du nationalisme canadien-français, sera insignifiante lors des rébellions de 1837-1838. Si au départ Papineau peut compter à Québec sur d’éminents hommes politiques, il ne peut en 1837 s’appuyer que sur une poignée de radicaux.
 

Très tôt les Montréalais avaient reproché aux Québécois leur lenteur à appuyer les revendications patriotes et à se mobiliser contre le gouvernement anglais. Tandis que les assemblées publiques se multiplient ailleurs, ce n’est qu’en juin 1835 qu’on tient à Québec une grande assemblée patriote. Le cafouillage persiste au printemps de 1835, quand des assemblées prévues les 1er, 18, puis 25 mai sont mystérieusement annulées. À la tête de cette « résistance passive », le chef du parti à Québec, le fils du grand Bédard lui-même : Elzéar Bédard. Conscient de l’importance de Québec, Papineau avait pourtant confié au député de Montmorency la tâche hautement honorifique de présenter les 92 Résolutions au Parlement. Dès 1835, les tensions deviennent cependant vives entre les deux hommes, tandis qu’Elzéar Bédard reproche à Papineau de s’acharner contre l’administration coloniale : « L’honorable Orateur, qui partout et en toute occasion proclame la pureté de ses motifs et de ses actes, n’est pas disposé à accorder aux autres ce qu’il croit être son droit inhérent. Du moment que nous osons différer avec lui, nos motifs sont en butte à ses observations sévères et irréfléchies ».
 

Le 5 août 1835, le caucus de Québec propose ni plus ni moins de nommer Louis-Joseph Papineau délégué en Angleterre afin d’y plaider la cause des Canadiens. Ce geste est clairement un affront visant à éloigner le chef patriote et à faire triompher la tendance modérée au sein du Parti patriote ; « une occasion favorable de détrôner Papineau », selon l’historien Fernand Ouellet. La crise entre Québec et Montréal atteint son apogée en 1836 quand un proche d’Elzéar Bédard, le député René-Édouard Caron, décide de s’exprimer ouvertement contre Papineau et de voter avec le gouvernement anglais. Caron est alors dénoncé par ses propres électeurs qui signent contre lui une pétition de 700 noms, forçant le député de Québec à démissionner dès le lendemain. À l’élection partielle qui suit, les patriotes présentent Joseph Painchaud, un homme de Papineau, cependant battu par Andrew Stuart au terme d’un scrutin houleux. Les patriotes tiennent ensuite une assemblée de « protestation » pour dénoncer la violence, mais aucun député n’y participe. Au printemps 1836, le mouvement réformiste de Québec est désorganisé et plus aucune manifestation sympathique aux patriotes ne s’y tiendra avant un an.
 

En avril 1837, l’Angleterre désavoue officiellement les revendications patriotes par le biais des dix résolutions Russell. Cette annonce aura pour effet de raccommoder les réformistes de toutes tendances, tandis que Papineau confie au député de Bellechasse, Augustin-Norbert Morin, la lourde tâche de revitaliser le mouvement patriote à Québec. Les patriotes de la capitale, qu’on tenait pour morts, tiennent donc une série d’assemblées publiques à compter de mai 1837. Le noyau d’organisateurs a cependant changé entre-temps. Depuis l’incident Caron en 1836, les députés de Québec sont mis de côté. En revanche, on note la montée d’un groupe de radicaux réunis autour du jeune Robert-Shore-Milnes Bouchette et d’une faction d’Irlandais radicaux : Michael Connolly, Charles Hunter, Patrick O’Connor, James O’Neil et Edward Quigley. Étrangement, en se radicalisant, le mouvement patriote à Québec a tendance à s’angliciser ! Ce groupe s’était déjà signalé à l’assemblée du 8 juin 1835, alors que modérés et radicaux s’affrontent. On retrouve ces Irlandais radicaux le 8 septembre suivant à une assemblée des « Former members of the British and Irish of the Association de réforme de Québec », qui donnent un appui sans équivoque à Papineau et à la lutte du peuple irlandais contre l’Angleterre. Le 28 mai 1837, les patriotes prennent le contrôle d’une réunion convoquée par des loyaux britanniques à l’entrée de l’Assemblée législative. Juste avant l’heure prévue, Bouchette et ses acolytes irlandais s’emparent de la place, transformant la réunion loyale en un grand meeting patriote. Juché sur une table, Robert Bouchette y prononce un discours impétueux destiné à secouer la torpeur des gens de Québec.
 

Une véritable assemblée populaire sur le modèle de celles qu’on tient ailleurs au Bas-Canada se déroule le 4 juin 1837 devant 2000 à 3000 personnes au marché Saint-Paul (aujourd’hui la gare de Québec). S’y retrouve toute la coalition patriote de Québec, du peintre Joseph Légaré, au papineauiste Augustin-Norbert Morin en passant par les modérés Narcisse Belleau et François-Xavier Garneau. On choisit alors la délégation devant représenter Québec à une convention du parti, mais aucun député n’y figure. Pire encore, le lendemain 5 juin, un député « patriote », George Vanfelson, démissionne et quitte la politique en dénonçant le radicalisme des résolutions adoptées.
 

Infatigable, Robert Bouchette multiplie pendant ce temps les manifestations et fonde le 17 juin le journal patriote bilingue Le Libéral, ainsi que le comité permanent des patriotes de Québec, chargé de mener la rébellion dans la région de la capitale.
 

Le climat devient survolté à Québec à compter de novembre 1837 et une grande nervosité s’empare des autorités et de l’armée anglaise. Les sympathisants patriotes deviennent la cible de rafles policières et une trentaine d’arrestations sont effectuées sans grand discernement, à même la liste des membres du comité permanent publiée dans Le Libéral du 19 octobre. Le 20 novembre 1837, un dimanche, plus de 1000 personnes sont massées au marché Saint-Paul pour dénoncer ces emprisonnements. Après la harangue de Joseph-Édouard Turcotte, la foule envahit les rues pour chahuter devant la résidence de ceux qui ont procédé aux arrestations. Des loyaux britanniques manifestent à leur tour en soirée, brisant de nombreuses fenêtres et vitrines. On rapporte au même moment plusieurs bagarres entre des Canadiens et des Anglais aux chantiers maritimes de la basse-ville. L’excitation devient si intense que les autorités militaires décrètent un couvre-feu pour les journées suivantes et verrouillent la haute-ville, tandis que les banques mettent leur argent à l’abri dans les murs de la citadelle. Le climat de tension est en outre alimenté par d’innombrables rumeurs qui entretiennent le qui-vive, même si aucun autre incident n’est rapporté.
 

Vue de l’extérieur, nul doute que la démobilisation des élites francophones de Québec a fortement nuit à la diffusion du message patriote dans la grande région de Québec, en 1837 et 1838. Les autorités militaires ont ainsi mieux pu concentrer leurs efforts afin d’écraser le soulèvement dans la région de Montréal. Demeure que de telles divisions étaient sans doute inévitables, tant la rivalité entre Montréal et Québec était déjà vive et tant les élites de la capitale ne pardonneront jamais que la direction du mouvement patriote leur ait échappé au profit de Montréal et de l’entourage de Papineau.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.