La Rive-Sud à l’avant-garde

De Longueuil à Sorel, l’autouroute 30 « de l’acier » traverse aujourd’hui une région particulièrement soulevée en 1837 du côté patriote. Les historiens ont depuis cherché à expliquer cette mobilisation étonnante par des causes indirectes, tel le contexte économique ou social. L’explication est finalement plus simple.

 

Plus que nulle part ailleurs, c’est là où furent initiées la plupart des doctrines et des organisations patriotes : première région à tenir des assemblées anti-coercitives, à déléguer des représentants au comité de Montréal, à entreprendre le boycottage des produits importés, puis à engager les actions armées. C’est aussi sur la Rive-Sud que les chefs Patriotes trouvent immédiatement refuge et organisent la résistance en novembre 1837, convaincus d’y trouver des appuis fidèles.

 

Le dynamisme des comités de paroisses riveraines au fleuve témoigne d’une organisation à la fois précoce, sophistiquée et décentralisée qui passe par Longueuil, autour de Timothée Kimber, de Louis Lacoste et de Joseph Vincent ; par Varennes, autour d’Eugène-Napoléon Duchesnois et d’Amury Girod ; par Verchères, autour du seigneur Paul Lussier, d’Azarie Archambault et du député Pierre Amiot ; par Contrecœur, autour du docteur A.C. Lenoblet Duplessis, et par Beloeil, autour du forgeron Jean-Baptiste Dufresne, du marchand Prudent Malot et du docteur Jean-Baptiste Allard.

 

Dès le 22 décembre 1833, le « Comité de la paroisse et du comté de Verchères » est le tout premier fondé par les patriotes, avant même celui de Montréal !  On se réunit à nouveau les 1er et 6 janvier pour créer le « Comité central de communication de Verchères » pour assurer les communications avec l’état-major patriote à Montréal et les leaders réformistes de Toronto. Une telle précocité corrobore la thèse voulant qu’une partie des fameuses 92 Résolutions aient été rédigées non loin de là, à Contrecœur, à la résidence de Lenoblet Duplessis. Les deux députés de Verchères sont bien sûr particulièrement actifs. Tant Pierre Amiot que Joseph-Toussaint Drolet seront d’ailleurs arrêtés, puis mourront tous deux des suites de leurs terribles conditions de détention.

 

À Longueuil, on se réunit d’abord le 31 mars 1834 sur le chemin Chambly, chez François Viau dit l’Espérance, pour « considérer les 92 Résolutions », mettre sur pied le « Comité de surveillance des habitants du comté de Chambly » et déléguer des représentants au Comité de correspondance de Montréal.

 

L’activité politique explose à compter du dimanche 7 mai 1837, quand s’ouvre à Saint-Ours la toute première grande assemblée anti-coercitive pour dénoncer les résolutions Russell.  Plus de 1200 citoyens y auraient assisté, tant de Verchères que du Richelieu, certains venus à bord du vapeur Le Cygne, qui avait abaissé ses tarifs pour l’occasion. L’assemblée démarre sur des discours de ténors patriotes, suivis du vote d’une série de douze résolutions connues sous le nom de Déclaration de Saint-Ours. Pour la première fois on décrète le boycott des produits importés, afin de priver le gouvernement des revenus douaniers et d’encourager « le commerce désigné sous le nom de contrebande ». Les résolutions votées à Saint-Ours serviront ensuite de modèles aux manifestations subséquentes, notamment le dimanche suivant à Saint-Marc, juste en face sur l’autre rive du Richelieu.

 

Le 4 juin, on se retrouve à Longueuil pour une autre grande assemblée anti-coercitive, dénoncer les résolutions Russell et réclamer un gouvernement responsable. Les députés Louis-Michel Viger et Louis Lacoste, de même que Timothée Kimber, prennent tour à tour la parole pour s’en prendre au gouvernement anglais. Des rassemblements analogues ont ensuite lieu à l’auberge d’Alexis Collin sur le chemin de Chambly, à l’hôtel de David Laurent de Boucherville et devant l’église de Verchères. À chaque fois on rappelle les mots d’ordre patriotes et l’importance pour la population d’assurer le boycott des produits importés.

 

Le 24 juin se tiennent pas moins de quatre commémorations de la Saint-Jean-Baptiste dans ces régions : l’une à Beloeil, une autre à Contrecœur, une à l’hôtel Girard de Varennes et une à Verchères, où 74 « Amis du pays » se retrouvent chez Pierre Ménard, en présence notamment du député Pierre Amiot.

 

Notaire, juge de paix, mais aussi cultivateur prospère, Alexis-Carme Lenoblet Duplessis est particulièrement respecté pour son engagement en faveur de l’instruction publique et pour avoir doté Contrecœur d’une école primaire. Le Comité de paroisse se réunit régulièrement chez lui, notamment le 1er octobre 1837, pour faire état des démissions de magistrats pro-patriotes. Au même moment, se tient dans la pièce à côté une rencontre des « Dames de Contrecœur ». Contrecœur serait donc, avec Saint-Denis et Saint-Benoît, l’un des trois endroits où des femmes patriotes se sont organisées.

 

À Varennes les tensions sont plus vives.  On distingue d’un côté, les radicaux, autour du docteur Eugène-Napoléon Duchesnois, d’Azarie Archambault et d’Amury Girod, associés à une famille seigneuriale appauvrie et, de l’autre, des modérés liés au seigneur et marchand Aignan-Aimé Massue et au notaire Alexis Pinet. Entre les deux, les notables de Varennes hésitent, notamment le seigneur Paul Lussier. L’affaire se conclura par un règlement de compte dont les radicaux feront les frais.

 

Le 16 novembre 1837, le gouvernement anglais émet des mandats d’arrêt contre les chefs patriotes, plongeant la région de Montréal dans la confusion et la violence.  Tandis que les chefs montréalais sont arrêtés ou prennent la fuite, se déroule à Varennes un conciliabule crucial pour l’avenir du mouvement patriote. Il réunit chez le docteur Eugène-Napoléon Duchesnois, Louis-Joseph Papineau, Edmund B. O’Callaghan, Amury Girod et Pierre Boucher-Belleville. Pour Boucher-Belleville, il faut d’urgence établir un gouvernement provisoire et procurer des armes au peuple. Les autres rétorquent le manque de préparation et d’argent.  Tous conviennent finalement de se replier sur Saint-Denis, tandis qu’Amury Girod se dirigera vers « le Nord », préparer la résistance à Saint-Eustache et « voir ce qu’on peut y faire ».

 

Les premiers coups de feu de la rébellion sont tirés à Longueuil, à 9 heures, le 17 novembre 1837, quand, « au lieu de se rendre tranquillement à Montréal par la route directe du chemin à lisse, [les troupes ramenant des prisonniers à Montréal] résolurent de les conduire par le chemin Chambly, afin de semer la terreur dans la campagne. » Les chefs patriotes Joseph Vincent et Bonaventure Viger, ainsi que 150 hommes – la plupart armés de fusils –  tendent alors une embuscade où tombe le détachement de la « Royal Montreal Cavalry ». L’opération est un succès et deux prisonniers sont libérés.

 

Les événements se précipitent après l’escarmouche de Longueuil. Louis-Michel Viger, Louis Lacoste, puis Timothée Kimber sont vites arrêtés, tandis que les autres vont prêter main forte aux patriotes de Saint-Denis, où leur intervention assurera la victoire aux hommes de Wolfred Nelson.

 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.