Les Patriotes fondent le Saguenay

Le rêve de fonder une république libre et démocratique sur les rives du Saint-Laurent s’érige lentement à compter de 1810 et culmine lors des rébellions de 1837-1838. Suite à la répression et au Rapport Durham, toute une génération doit renoncer à ce projet pour désormais assurer la « survivance ». Dans la seconde partie du siècle, le rêve brisé des Patriotes est donc supplanté par un nouvel imaginaire national, consistant à « s’emparer du sol » et à coloniser le Nord. Ce ne serait donc pas une coïncidence si, au moment même où les Patriotes sont battus au sud du Québec, on fonde à La Malbaie la Société des Vingt et un pour entreprendre la colonisation d’une région mythique, le Saguenay. Reconnu dès l’époque de Jacques Cartier, le Saguenay devient alors le symbole de cette entreprise de salut national consistant à défricher et à mettre en valeur les vallées du Bouclier canadien et au moins offrir aux Canadiens français un territoire où leur langue et leurs coutumes pourront se perpétuer.
 

Dès 1835, une pétition circule dans Charlevoix pour qu’on ouvre le Saguenay à la colonisation. Des marchands de La Malbaie souhaitent aussi y exploiter les abondantes ressources en bois de la région. À l’initiative de Thomas Simard et surtout d’Alexis Tremblay dit Picoté des liens sont donc noués avec le grand manchand de bois William Price, leur donnant accès aux capitaux et aux marchés nécessaires à l’entreprise.
 

Le débat politique interfère vite dans la mise en valeur du Nord. Le Parti patriote s’en prend aux monopoles accordés sur les terres de la couronne aux compagnies de bois et aux spéculateurs britanniques qui discriminent systématiquement les laboureurs franco-catholiques. À l’élection de février 1836, Alexis Tremblay dit Picoté appuie officiellement le candidat patriote local Charles Drolet, un proche de Louis-Joseph Papineau, qui appuie lui-même la pétition des habitants de Charlevoix.
 

En avril 1837, les Résolutions Russell confirment le maintien du monopole de la British American Land Company sur la vente et la mise en valeur de l’Estrie, ne laissant guère d’espoir que le Saguenay puisse être rendu plus hospitalier aux colons de Charlevoix.
 

L’assemblée patriote qui se tient devant l’église Saint-Étienne-de-La-Malbaie du dimanche 25 juin 1837 s’ouvre après la messe sous la présidence de Louis Tremblay, le propre frère d’Alexis Tremblay dit Picoté. Les 14 résolutions expriment tout autant la détresse matérielle que l’indignation des habitants envers le joug britannique. Outre l’opposition aux résolutions Russell, l’assemblée appelle au boycott des produits britanniques et donne un appui inconditionnel à Louis-Joseph Papineau, ainsi qu’aux députés britanniques ayant défendu la cause canadienne. Louis Bouchard propose entre autres que « nous considérions comme rompu et nul le contrat social qui nous attachait à l’Empire britannique, qui en cessant de remplir ses engagements nous relève des obligations que les traités nous imposaient »
 

La liste des participants montre le lien étroit entre l’événement patriote et la suite mieux connue de l’histoire du Saguenay. La Société des Vingt et un est officiellement formée Le 23 septembre 1837. La présence d’au moins sept des 21 actionnaires est attestée à l’assemblée patriote du 25 juin, montrant la continuité entre la lutte patriote et l’entreprise de colonisation du Saguenay.
 

Les habitants de Charlevoix s’intéressent fort aux événements qui se précipitent dans le district de Montréal. Au moins l’un d’entre eux, le fils du chef de milice Jean-Baptiste Tremblay, participera aux actions armées. Député de Saguenay et membre de l’Association des Frères Chasseurs, Charles Drolet réussit notamment un coup d’éclat en permettant l’évasion de deux prisonniers patriotes de la Citadelle de Québec en novembre 1838. Fait prisonnier, Drolet s’enfuit ensuite aux États-Unis où il rejoint des Patriotes à Rouses Point. Robert Nelson en fera alors l’un des douze conseillers de la future république du Bas-Canada.
 

Les sympathies patriotes demeureront vives au Saguenay. Sitôt l’amnistie annoncée des Patriotes exilés en Australie, une Association de la Délivrance est créée en décembre 1843 afin de collecter les fonds nécessaires visant à défrayer les coûts de leur retour au pays. L’appel est lancé aux notables de chaque paroisse afin de mettre en place des comités locaux. Charlevoix saura se montrer sensible au sort des Patriotes exilés : le 4 janvier 1844, le Comité de la Délivrance de La Malbaie est formé à l’occasion d’une assemblée tenue sous la présidence du curé Louis-Alexis Bourret. On y retrouve bon nombre des familiers des assemblées patriotes. Le 9 janvier 1844, le curé de La Malbaie remet la somme de 27 livres 15 deniers au libraire Édouard-Raymond Favre, le trésorier-général de l’Association de Délivrance ; une somme bien supérieure à bien des localités pourtant plus populeuses et plus riches. Les fonds recueillis ne se rendront cependant pas jusqu’à leurs destinataires.
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.