Une paix négociée à Terrebonne

Du sud au nord, le comté de Terrebonne présente une grande diversité de paysages. Jalonnée de vieilles paroisses fondées dès la Nouvelle-France, l’île Jésus est riche, bien pourvue en voies de transport et essentiellement francophone. Au nord, le bourg de Terrebonne est particulièrement dynamique, avec ses moulins et ses fabriques de potasse, établis par les seigneurs Simon McTavish, puis Joseph Masson. Finalement, l’arrière-pays est encore largement boisé et sous-développé, les farouches défricheurs de Sainte-Anne-des-Plaines et de Saint-Jérôme cohabitant avec environ un millier d’Écossais enclavés autour de New Glasgow (Sainte-Sophie).
 

Terrebonne ouvre le bal des assemblées d’appui aux 92 Résolutions, le 13 mars 1834. On y crée un comité de comté de 75 membres représentant Saint-Louis-de-Terrebonne, Saint-Martin, Sainte-Anne-des-Plaines, Saint-Vincent-de-Paul, Sainte-Rose et Sainte-Thérèse. Finalement, on désigne les candidats patriotes en vue des élections : Louis-Hippolyte La Fontaine et Séraphin Bouc.
 

Le 30 mars suivant, la criée convoque les habitants de Saint-Martin (Laval) à une assemblée le lendemain afin de présenter aux paroissiens leurs six représentants au comité créé plus tôt à Terrebonne. Le rassemblement est marqué par un grand désordre, patriotes et loyaux se disputant la tribune afin d’orienter les débats. Selon La Minerve, les 200 patriotes présents restent cependant maîtres de la place, sous la présidence d’André-Benjamin Papineau.
 

Le 10 avril, c’est au tour de ceux de Sainte-Thérèse de s’assembler devant 250 à 300 personnes pour appuyer les 92 Résolutions et « inviter les personnes présentes à réunir tous leurs efforts pour faire triompher la cause du peuple canadien ». L’assemblée est présidée par le futur député Séraphin Bouc qui y va d’un discours.
 

Les cantons du Nord ne sont pas en reste. Le 30 avril une assemblée a lieu à la salle de l’école de New Glasgow sous la présidence de Robert Adamson, tandis que Bouc y va du même discours qu’à Sainte-Thérèse. Les neuf représentants au comité de comté désignés pour New Glasgow et New Paisley sont tous anglophones. Selon La Minerve du 9 mai, il s’agirait encore là d’une réunion loyale détournée par les Patriotes.
 

En 1836, deux assemblées ont lieu à Saint-Martin, les 23 mai et 12 juin, sous la présidence d’André-Benjamin Papineau et de François Coyteux. On y vote une série de résolutions sur « l’État de la province », dont une en faveur du boycottage des produits britanniques, un an avant l’assemblée de Saint-Ours. Ce seront les deux dernières activités politiques auxquelles participe le député Séraphin Bouc qui meurt à sa résidence de Sainte-Anne-des-Plaines, le 29 juillet 1837 à l’âge de 48 ans.
 

Finalement, la grande assemblée anticoercitive dans Terrebonne a lieu à Sainte-Rose, le 11 juin 1837 devant plus de mille personnes représentant toutes les paroisses du comté.
 

Selon qu’ils soient de Saint-Martin, Terrebonne ou Saint-Jérôme, les habitants réagissent différemment à l’automne de 1837. Plus proches du centre du pouvoir et davantage exposés à la répression, ceux des vieilles paroisses de l’île Jésus sont plutôt calmes et, dans le cas de Saint-Vincent-de-Paul, particulièrement prompts à se démarquer des radicaux lors des journées cruciales de l’automne de1837. La paroisse de Sainte-Rose est plus volontaire à l’automne de 1837, notamment autour de l’auberge d’Augustin Tassé, en vue de porter main-forte aux insurgés des Deux-Montagnes. À Saint-Martin, il faut souligner la contribution du notaire André-Benjamin Papineau, cousin du grand Papineau. Particulièrement actif durant la phase politique, Papineau est élu député par acclamation suite au décès de Séraphin Bouc en 1837. On le retrouve ensuite régulièrement à l’auberge de Tassé de Sainte-Rose, puis à l’assemblée des Six comtés et même à la bataille de Saint-Eustache, sous les ordres d’Amury Girod. Arrêté le 26 décembre, puis libéré l’été suivant, Papineau s’engage aussitôt dans la rébellion des Frères chasseurs où, d’après Brien, il « a montré beaucoup d’ardeur et de zèle dans ses préparatifs ».
 

Plus on s’éloigne de Montréal, plus une trompeuse impression de sécurité enhardit ceux de Mille-Isles, Sainte-Anne-des-Plaines, Sainte-Thérèse et Saint-Jérôme, qui se joignent plus volontiers au camp armé de Saint-Eustache.
 

À Saint-Jérôme, Jérôme Longpré est d’abord actif au niveau politique, mais se fait surtout connaître en novembre 1837 quand il entreprend de désarmer les loyaux des alentours. Au matin du 20 novembre, de 200 à 300 hommes sont réunis chez lui pour préparer une opération sur New Paisley et New Glasgow, aux limites de la côte Saint-Antoine. Ils y récoltent une quarantaine de fusils en plutôt mauvais état. Longpré participe ensuite avec d’autres Jérômois à la bataille de Saint-Eustache, notamment à l’accrochage contre les volontaires de Globensky sur la rivière des Mille-Îles. Il est ensuite arrêté avec son frère Laurent, le 13 février 1838.
 

Les journées du 3 au 9 novembre

En 1838, des ralliements de Frères chasseurs sont prévus dans la région à Berthier, Deux-Montagnes et Terrebonne. Seul Terrebonne connaîtra toutefois des événements significatifs. La riposte s’y organise autour de la famille de Gédéon-Mélasippe Prévost, les « rois du Nord » à Sainte-Anne-des-Plaines, de François Saint-Louis, d’Édouard-Pascal Rochon, de Paul-Éloi Marier et surtout de Charles-Guillaume Bouc, frère du défunt député. Après s’être emparés des voies d’accès au village à compter du 3 novembre, les Patriotes de Terrebonne ont pour mission de prendre Montréal, conjointement avec ceux de la ville même.
 

Dès octobre, le seigneur Joseph Masson est au courant de ces projets. Célèbre pour sa fortune, le « premier millionnaire canadien français » paraît surtout préoccupé d’éviter à Terrebonne le sort réservé à Saint-Eustache et Saint-Benoît en 1837. Le 3 novembre, le village est calme quand des loyaux appellent préventivement des magistrats qui arrivent à Terrebonne le lendemain soir. Malgré ses efforts, le shérif Alexandre Comeau ne réussit à mettre la main sur aucun des chefs patriotes. Il est de retour deux jours plus tard avec une dizaine d’hommes et se rend derechef au domicile du leader du groupe, Charles-Guillaume Bouc. Survient alors un échange de coups de feu. Les policiers retraitent un instant puis chargent à nouveau la maison. Les occupants ont entre-temps pris la fuite, cependant que les magistrats criblent la maison de balles et tentent même d’y mettre le feu. Le lendemain, le 7 novembre, des volontaires dirigés par Alexander McKenzie échouent à leur tour à désarmer les rebelles. En guise de représailles, Bouc ordonne à cinquante hommes de se rendre maitres du village et notamment du pont stratégique reliant Terrebonne à l’île Jésus.
 

Effrayés par la tournure des événements, le seigneur Masson et ses alliés décident de recourir à des moyens plus diplomatiques pour venir à bout du soulèvement. Il convoque les partis et conclut un arrangement par lequel les rebelles consentent à mettre bas les armes si Masson et les loyaux de Terrebonne s’engagent à ne pas témoigner contre eux. Ce traité de paix est un événement unique dans l’histoire du Québec, alors que des révolutionnaires sont reconnus comme interlocuteurs par les autorités établies :

Le 7 novembre 1838 – 51/2 heures, p.m.
Il est convenu entre MM. Joseph Masson, John Mackenzie et Jean-Baptiste Prévost, d’une part, et MM. Capitaine Bastien, Joseph Roussin, Charles Bouc et Jean-Baptiste Dagenais, d’autre part, que les premiers s’abstiendront de toute attestation contre ces derniers et leur parti, pour tout ce qui a été fait ou commis par eux contre le Gouvernement jusqu’à cette heure; et que les derniers mettront à bas leur armes et se retireront dans leurs maisons, en par lesdites parties se rendant réciproquement les prisonniers par elles faits [ … ]

Ce fameux traité de Terrebonne ne sera toutefois pas respecté par l’armée britannique qui, profitant de l’accalmie, s’empresse d’effectuer de nouvelles arrestations, les 8 et 9 novembre. Six Patriotes de Terrebonne sont finalement traduits en cour martiale, dont deux, Charles-Guillaume Bouc et Édouard-Pascal Rochon, seront exilés en Australie.
 

Dans sa déposition, Joseph Masson suggère avoir proposé l’accord de bonne foi en se basant sur un billet mentionnant que le pardon était promis à tous ceux qui déposaient leurs armes sans avoir importuné qui que ce soit. Il ajoute « la raison pour laquelle je reste ici [est pour] protéger ce coin du pays, car je sais que si je m’en allais tout le Nord se lèverait ».
 

Biographie de l’auteur

 

GillesLaporte

Gilles Laporte est historien. Il enseigne l’histoire au cégep du Vieux Montréal et à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988. Spécialiste de la rébellion de 1837-1838, il est entre autres auteur des ouvrages Patriotes et Loyaux, mobilisation politique et leadership régional (Septentrion, 2004), Molson et le Québec (Michel Brûlé, 2009) et Fondements historiques du Québec (Chenelière, 2010). Il est membre fondateur de la Coalition pour l’histoire (2009), Patriote de l’année (2010) et porte-parole de la Maison nationale des Patriotes depuis 2011.
 
En 2012, Gilles Laporte a été élu président du Mouvement national des Québécois, promoteur de l’identité québécoise depuis 1947 et fier partenaire de la Fête nationale du Québec depuis 1984.